L'accès à notre travail est libre et gratuit à tous les utilisateurs. C'est notre mission








télécharger 1.52 Mb.
titreL'accès à notre travail est libre et gratuit à tous les utilisateurs. C'est notre mission
page1/35
date de publication23.10.2016
taille1.52 Mb.
typeDocumentos
e.21-bal.com > économie > Documentos
  1   2   3   4   5   6   7   8   9   ...   35



TEXTES RÉUNIS PAR

Jean-François BARÉ

Anthropologue, directeur de recherche à la retraite de l’IRD
et de l’Université de Paris I Panthéon.
(2001)


L’évaluation
des politiques
de développement.

Approches pluridisciplinaires.


Un document produit en version numérique par Jean-Marie Tremblay, bénévole,

professeur de sociologie retraité du Cégep de Chicoutimi

Courriel: jean-marie_tremblay@uqac.ca

Site web pédagogique : http://www.uqac.ca/jmt-sociologue/
Dans le cadre de: "Les classiques des sciences sociales"

Une bibliothèque numérique fondée et dirigée par Jean-Marie Tremblay,

professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi
Site web: http://classiques.uqac.ca/
Une collection développée en collaboration avec la Bibliothèque

Paul-Émile-Boulet de l'Université du Québec à Chicoutimi

Site web: http://bibliotheque.uqac.ca/


Politique d'utilisation
de la bibliothèque des Classiques



Toute reproduction et rediffusion de nos fichiers est interdite, même avec la mention de leur provenance, sans l’autorisation formelle, écrite, du fondateur des Classiques des sciences sociales, Jean-Marie Tremblay, sociologue.
Les fichiers des Classiques des sciences sociales ne peuvent sans autorisation formelle:
- être hébergés (en fichier ou page web, en totalité ou en partie) sur un serveur autre que celui des Classiques.

- servir de base de travail à un autre fichier modifié ensuite par tout autre moyen (couleur, police, mise en page, extraits, support, etc...),
Les fichiers (.html, .doc, .pdf, .rtf, .jpg, .gif) disponibles sur le site Les Classiques des sciences sociales sont la propriété des Classiques des sciences sociales, un organisme à but non lucratif composé exclusivement de bénévoles.
Ils sont disponibles pour une utilisation intellectuelle et personnelle et, en aucun cas, commerciale. Toute utilisation à des fins commerciales des fichiers sur ce site est strictement interdite et toute rediffusion est également strictement interdite.
L'accès à notre travail est libre et gratuit à tous les utilisateurs. C'est notre mission.
Jean-Marie Tremblay, sociologue

Fondateur et Président-directeur général,

LES CLASSIQUES DES SCIENCES SOCIALES.

Cette édition électronique a été réalisée par Jean-Marie Tremblay, bénévole, professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi à partir de :

Jean-François BARÉ

Anthropologue, directeur de recherche à la retraite de l’IRD
et de l’Université de Paris I Panthéon.
L’évaluation des politiques de développement. Approches pluridisciplinaires.
Textes réunis par Jean-François Baré. Paris : L’Harmattan, Éditeur, 2001, 356 pp. Collection : Logiques politiques.
[Autorisation formelle accordée par l’auteur le 19 mai 2012 de diffuser ce livre dans Les Classiques des sciences sociales.]
Courriel : jfbare@wanadoo.fr
Polices de caractères utilisée :
Pour le texte: Times New Roman, 12 points.

Pour les citations : Times New Roman, 12 points.

Pour les notes de bas de page : Times New Roman, 10 points.
Édition électronique réalisée avec le traitement de textes Microsoft Word 2008 pour Macintosh.
Mise en page sur papier format : LETTRE US, 8.5’’ x 11’’
Édition numérique réalisée le 16 octobre 2012 à Chicoutimi, Ville de Saguenay, Québec.

Jean-François BARÉ

Anthropologue, directeur de recherche à la retraite de l’IRD
et de l’Université de Paris I Panthéon.
L’évaluation des politiques de développement.
Approches pluridisciplinaires,.

Textes réunis par Jean-François Baré. Paris : L’Harmattan, Éditeur, 2001, 356 pp. Collection : Logiques politiques.

[7]

SOMMAIRE

Quatrième de couverture
Jean-François BARÉ, « De nouvelles approches de l’intervention publique ? » [5]
Marie-Christine KESSLER, « Comment évaluer la politique étrangère. L’exemple français au crible de la science politique » [15]
Jean-François MEDARD, « Comment évaluer la corruption » [37]
1. L’identification de la corruption

2. L’observation et la mesure de la corruption

3. L’analyse comparative de la corruption 

Bibliographie
Jean-François BARÉ, « L’évaluation de l’intervention publique comme exercice d’anthropologie historique » [63]
1. Conditions d’émergence d’une réflexion anthropologique sur l’évaluation

2. Les institutions publiques comme objets anthropologiques construits

3. L’action publique comme être diachronique

4. La mémoire orale

5. L’enquête de terrain. Quelques remarques

6. Raconter une histoire vraie

Bibliographie
Nassirou BAKO-ARIFARI et Pierre-Yves LE MEUR, « Une anthropologie sociale des dispositifs de développement » [83]
1. Généalogies

2. Le projet comme arène

3. Discontinuités et intermédiations

4. Anthropologie des politiques et des dispositifs du développement

5. Questions de méthode

6. Anthropologie et développement

7. Pistes

Bibliographie
Michaël CERNEA, « Risques d’appauvrissement et développement. Un modèle pour la réinstallation des populations déplacées » [119]
Marc DUFUMIER, « Le développement agricole : les nouvelles formes de projets » [157]
1. Le cycle traditionnel des projets

2. L’emprise technocratique

3. Formalisme et rigidités

4. Les approches participatives

5. Vers des projets ouverts et progressifs ?

Bibliographie
Doryane KERMEL-TORRES et Philippe SCHAR, « Les politiques publiques d’industrialisation : espaces, territoires et acteurs » [171]
Philippe HUGON, « L’évaluation en économie du développement. Le cas des politiques d’ajustement en Afrique sub-saharienne » [191]
1. La politique libérale standard et l’État minimum

2. La dimension institutionnelle de la politique économique et la conception fonctionnaliste de l'État

3. La dimension positive de la politique économique et la conception utilitariste de l'État

4. L’interdépendance du politique et de l’économique

Conclusion

Bibliographie
Claude RAYNAUT, « Comment évaluer les politiques publiques de lutte contre le sida en Afrique » [217]
Les auteurs [245]

L’évaluation des politiques de développement.
Approches pluridisciplinaires.

QUATRIÈME DE COUVERTURE

Retour au sommaire

Ces dernières décennies, la réflexion concernant l’évaluation de l’intervention publique a considérablement évolué.

On peut isoler trois aspects de ce mouvement : l’investissement progressif par les sciences humaines de ce domaine d’étude, où l’économétrie et la science administrative régnaient sans partage ; l’extension de l’activité d’évaluation à des domaines qu’elle n’avait pas pour tradition de traiter ; des visions nouvelles de l’intervention publique, qui la traitent comme un sujet d’étude parmi d’autres.

Fournir une bonne image de cette évolution selon les disciplines de sciences humaines concernées, tel est le propos de ce livre.

Ont collaboré à ce livre : Nassirou BAKO-ARIFARI (I.U.E.D.), Michaël M. CERNEA (Banque mondiale). Marc DUFUMIER (I.N.A.-P.G.), Philippe HUGON (Université de Paris X), Doryane KERMEL-TORRÈS (I.R.D.), Marie-Christine KESSLER (C.N.R.S.), Pierre-Yves LE MEUR (Université de Mayence), Jean-François MEDARD (I.E.P.-Bordeaux), Claude RAYNAUT (C.N.R.S.), Philippe SCHAR (C.N.R.S.).

Jean-François Baré, anthropologue, est directeur de recherche à l’Institut de Recherche pour le Développement et directeur de thèse dans les Universités de Paris I et Bordeaux II. Il a mené des travaux d’anthropologie historique sur l’Océan Indien et le Pacifique sud, sur les applications de l’anthropologie. Il est actuellement responsable de l’unité de recherche « Intervention publique, espaces, sociétés » de l’I.R.D. et membre de l’Unité mixte C.N.R.S.-I.R.D. « Regards » (Maison des Suds, campus universitaire de Talence).
[9]


L’évaluation des politiques de développement.
Approches pluridisciplinaires.

Texte I
“De nouvelles approches
de l’évaluation.”

Jean-François Baré *

Retour au sommaire

Ces dernières décennies, la réflexion concernant l'évaluation des politiques publiques - ou plus largement l’évaluation de l’intervention publique en général, en y incluant les programmes et projets de « développement » a considérablement évolué. Fournir une bonne image de cette évolution, selon les disciplines de sciences humaines concernées, présenter certaines de ses conséquences du point de vue méthodologique, tel est le propos de ce livre.

On peut je crois isoler trois aspects de ce mouvement : l'investissement progressif par les sciences humaines de ce domaine d'étude, où l'économétrie et ce que l'américain appelle administrative science régnaient sans partage ; l'extension de l'activité d'évaluation à des domaines qu'elle n'avait pas pour tradition de traiter ; des visions nouvelles de l'intervention publique, qui découlent logiquement de ces deux premiers attendus, et qui la traitent comme un objet d'étude parmi d'autres.

De ce point de vue, le vaste et multiforme domaine du développement "induit" auquel ce livre consacre essentiellement son attention constitue un cas exemplaire de la discussion sur l'évaluation. En fait , on peut douter que ce qu'il est convenu d'appeler"le développement" constitue un domaine tout à fait autonomisable des politiques publiques ou du phénomène de l'intervention publique dans l' acception la plus large de cette notion. Soit qu'on y repère des spécificités ou des difficultés d'analyse analogues ; soit que le développement comme concept ne soit pas véritablement discernable dans la masse considérable d'analyses et de contre-analyses relevant de l'économie dite politique, de la "géopolitique", de la politologie tout court censées pourtant en traiter ; littérature énorme qu'on ne peut songer à évoquer dans cette courte introduction, sous peine de plusieurs livres, ou d'une encyclopédie de l'indécision conceptuelle.

[10]

On a cru pouvoir soutenir ailleurs que la notion de " développement" relève plus des catégories locales de l'anthropologie que d'un concept scientifique au sens de Claude Bernard ou de Karl Popper, susceptible d'expérimentation et de réfutation. Il en va ainsi notamment du fait des liens historiques de la notion avec la révolution industrielle en Europe, elle-même pour partie fondatrice de l'économie politique moderne ; et surtout des ambiguïtés sémantiques qui continuent à la relier à des notions comme "croissance" dont elle est censée pourtant se distinguer ; mais on ne saurait embarquer les collaborateurs de ce livre dans une discussion qui outrepasserait peut-être leurs positions (Baré 1987). Des œuvres d'une audience considérable, comme celle d'Amarthya Sen (par exemple 1991) ont contribué à la mise au point d'indicateurs prenant en compte les dimensions "humaines" du développement, comme l'indicateur du développement humain publié par le Programme des Nations Unies pour le Développement. Si la nécessité de cette démarche me paraît tout à fait s'imposer, elle révèle du même coup la dissolution progressive de l'objet ; puisque la conjonction d' indices de mortalité infantile, de scolarisation, d'accès aux soins, d'inégalités de revenu etc. ressortent finalement de préoccupations empiriques —"sociales " si l'on veut— propres à certains modes de gouvernement, c'est-à-dire d'un ensemble d'idées et de valeurs qu'il est nécessaire de spécifier et qui ne surgissent pas "toutes armées" du développement comme concept.

Il est possible, c'est en tout cas mon opinion, que les termes de cette discussion au premier abord un peu abstraite aient contribué à un mouvement dont, je l'espère, ce livre témoigne, qui reprend certains aspects de la discussion actuelle sur l'évaluation sur la base globale de l'analyse de l'intervention publique, et donc sans accorder au monde du développement "induit" une spécificité absolue.

L'activité d'évaluation comme être historique ;
le retour des sciences humaines


Une série de « sommes » récentes, parues pratiquement en même temps, atteste de ce mouvement, qu'elles révèlent de manière plus ou moins explicite. Citons les actes du congrès Evaluation and Development tenu en 1994 sous les auspices de la Banque mondiale (Piccioto and Rist (eds.), 1995), qui rassembla un grand nombre de professionnels anglo-saxons de tous horizons disciplinaires ; ou le livre inspiré par le congrès l’Evaluation des Politiques publiques organisé en 1997 par le Groupe d’Analyse des Politiques Publiques du [11] C.N.R.S. français, qui prit aussi une dimension internationale (Kessler et al. (eds.), 1998), et inclut des contributions relevant aussi bien de la sociologie politique, voire de l'histoire, que de la politologie dans sa tradition classique. En 1998, un livre à nouveau édité par Robert Piccioto, directeur du Département d'Evaluation des Opérations de la Banque mondiale avec l'économiste Eduardo Wiesner et intitulé à nouveau Evaluation and Development prenait pour sous-titre The Institutional Dimension ; c'est dire qu'on y trouve tout le reflet de ce qu'ilest convenu d'appeler dans le monde académique "l'économie institutionnaliste" et même "néo-institutionnaliste", alors en faveur à la Banque mondiale.

On trouve en sens inverse un repère de cette évolution avec un ouvrage de synthèse au titre pratiquement analogue paru une dizaine d'années auparavant (Nioche et Poinsard, 1984), introduit par Jacques Delors, alors Ministre de l'Économie, des Finances et du Budget ; il est rédigé pour l'essentiel par de hauts fonctionnaires. Tous, certes, sont évidemment pourvus de qualifications académiques ; mais ce n'est pas en cette qualité qu'ils écrivent dans ce livre (remarquons à ce propos l'intervention de deux collaborateurs du journal Le Monde, Pierre Drouin et Jacques Lesourne qui en sera l'un des directeurs).

Ainsi, l'évaluation de l'intervention publique est elle-même un corpus "historique", dont de multiples témoignages montrent qu'il s'est progressivement autonomisé, développé puis transformé, alors même qu'il était censé conserver la même définition : disons un diagnostic sur les rapports entre "buts" et "résultats" d'une politique publique.

L'évaluation est aussi une activité d'ordre historique. Il y eut certainement beaucoup de réflexions sur l'action de l'État et sur l'intervention publique depuis que ces deux êtres sont discernables 1, mais jusque vers les années 1970 cela ne "s'appelait" pas l'évaluation. Un politologue américain spécialiste des problèmes d'évaluation de programmes sociaux note par exemple : "Aux États-Unis vers la fin des années 1960 il était pratiquement impossible de lire des documents traitant de la réalisation des programmes. Le terme /réalisation/ était pratiquement inconnu et les analystes fédéraux partaient du principe qu'un programme mis à exécution fonctionnerait exactement comme l'analyste l'avait prévu" (F. Levy, 1984 : 30). C'est cependant pour ajouter aussitôt : "Bien entendu, la réalité était fort différente, car [12] chacun des responsables du programme l'infléchissait selon son optique personnelle" (ibid.). En France, il fallut attendre un décret du gouvernement Rocard pour que soit mise en place en 1990 une évaluation des politiques publiques au travers d'un "Conseil National de l'Evaluation" (Kessler et al., 1998). Toujours pour la France, Nioche et Poinsard notent la quasi absence des études d'évaluation avant 1971 (1984 : 8).

L'évaluation se cristallise lorsque l'on reconnaît officiellement que les décisions de l'État ou de ses services possèdent une vie propre, et que les politiques publiques sont de ce fait des êtres sui generis. Cette activité spécialisée donna lieu à des regroupements, puis à des associations professionnelles par pays ; elle devint une profession. Mais s'agissait-il d'une discipline ? Au cours de discussions de plus en plus sophistiquées et spécialisées, des membres éminents de ces associations elles-mêmes finirent par convenir qu'après tout, il s'agissait simplement d'appliquer les méthodes des sciences humaines, si hétérogènes soient-elles parfois, à un problème particulier. Citons ainsi Jean Leca, politologue président du Conseil National de l'Evaluation français (in Kessler et al., 1998 : 347) ; à un moindre titre Eleanor Chelimsky, présidente de l'Association Américaine d'Evaluation (qui l'admet un peu à regret lors du congrès de la Banque mondiale cité ci-dessus) (1995 : 6). Robert Piccioto, directeur du Département de l'Evaluation des Opérations dans la même institution, fut l'auteur d'une inoubliable remarque que je ne résiste pas à citer dans cette introduction, bien que je la répète dans ma contribution : "l'état le plus charitable d'illustrer l'état de notre art est de le rapprocher du "que cent fleurs s'épanouissent" ; et Piccioto de plaider ensuite qu'il y faut "un peu d'aménagement du paysage et un peu de jardinage" (1995 : 255).

Cette ouverture vers des jardins est on ne peut plus sympathique à l'esprit de ce livre. On peut noter en passant que les "cent fleurs" en question proviennent d'un aphorisme de Mao Ze Dung qui déclencha l'une des périodes les plus tyranniques et les plus meurtrières de l'histoire de la Chine 2. Il aurait fallu beau voir qu'on y parlât "d'évaluation".

[13]

L'activité d'évaluation, évidemment, est donc inséparable d'un certain degré de démocratie, et d'un certain type de rapports que des lettrés et des fonctionnaires - qui sont souvent lettrés eux-mêmes - entretiennent ; on y retrouve donc pratiquement terme à terme des discussions datant de la République platonicienne jusqu'au moins à Max Weber. De ce point de vue, l'évaluation elle-même relève de l'anthropologie ou de la sociologie politique, et plus généralement, comme je le soutiens ci-dessous, de l'histoire, tout "simplement".

Pour autant, je ne crois pas qu'il soit soutenable que l'évaluation ne connaisse pas de critères de vérité, du seul fait qu'elle est elle-même une activité socialisée. Je citerai ici Jean Leca (1998 : ibid.) visiblement irrité que certains évaluateurs s'évertuent à se différencier en des écoles "relativistes", ayant découvert par exemple qu'il existait un feed-back entre évaluateurs et évalués. Le fait qu'il y ait feed back ne préjuge pas en effet de critères de véracité. À suivre des projets et des programmes d'intervention publique, on trouve trop de preuves empiriques des variables déterminantes dans l'évolution des buts du projet et du programme pour qu'on se contente d'une position "relativiste". Ainsi parmi mille exemples de l'évolution des critères d'éligibilité au programme ou au projet en question, qui ne dépendent pas à ma connaissance de la subjectivité de la personne qui l'évalue.

Citons enfin, sous forme anonyme, une conversation tenue fort brièvement à Toulouse - et donc off the record - lors d'une rencontre de hasard avec un interlocuteur fort éminent dans ces domaines. Je lui dis que je travaillais à l'édition de ce livre, mais que je ne me considérais pas comme un évaluateur professionnel. Il me répondit tout de go "Aucun problème ! Il n'y a pas de professionnels de l'évaluation".

Ce courant - dont je n'aurais pas la prétention de juger de sa dominance, mais dont on peut attester la réalité - replace de plein droit les sciences humaines dans une réflexion spécialisée qu'elles avaient jusqu'il y a peu de temps peu fréquentée, le cas de la politologie mis à part sans doute, bien qu'elle soit elle-même me semble-t-il une discipline plurielle, cousine de la sociologie et de l'histoire. Au fur et à mesure de l'extension de l'activité d'évaluation propre à la démultiplication des fonctions et des formes des États, les problèmes méthodologiques rencontrés par les évaluateurs spécialisés pour traiter d'objets de plus en plus multiformes sont souvent de même nature que ceux [14] présents dans les corpus généraux auxquels se réfèrent les sciences humaines.

Une brève historique de la démarche

On comprendra donc qu'il me soit particulièrement agréable de présenter ce livre, en tant que responsable d'une unité de recherche de l'I.R.D. 3 étroitement associée au C.N.R.S., puisque l'apport de différentes sciences humaines à la discussion sur l'évaluation de l'intervention publique constitue précisément son propos central. Il est particulièrement heureux aussi qu'outre des membres pleins de cette unité, des professionnels de différents horizons disciplinaires et institutionnels aient voulu collaborer à une entreprise qui, on l'a noté, souhaitait fournir un ensemble de référence en fonction des disciplines concernées : en l'occurrence, politologie, anthropologie sociale et "historique", agronomie, économie, géographie. Le "cahier des charges" qui a présidé à ce livre est probablement le plus court que j'aie jamais eu à connaître ou à formuler. Il tient pratiquement en une phrase : "comment décrire l'intervention publique dans votre discipline ?" étant entendu qu'il fut par la suite spécifié d'une insistance sur les problèmes de méthode, à l'évidence inspirée par l'adverbe "comment".

Il ne fut donc pas question d'abord d'évaluation, du fait des discussions précédentes sur l'autonomie relative de cette activité, mais de "description de l'intervention publique". Pour peu qu'elle soit traitée explicitement, la primauté de cette question de la méthode, posée à des esprits ouverts et compétents, me paraissait à même de faire nettement sortir la réflexion sur l'évaluation de ce qu'il faut bien appeler parfois un positivisme borné, ou d'une présentation si absconse qu'elle rebuterait les lecteurs les mieux disposés et les plus attentifs ; ceci, alors même que les documents d'évaluation au sens officiel sont censés s'adresser non pas aux autres évaluateurs, mais aux personnels responsables d'une politique publique, tout aussi bien qu'à ses destinataires 4.

[15]

Il est intéressant de noter qu'une bonne partie des contributeurs, spécialistes reconnus du sujet, ne souhaitèrent pas s'en tenir (si j'ose dire) au savoir général de leur discipline, mais illustrèrent leur réflexion par des exemples sectoriels (cette démarche, cependant a été explicitement encouragée par moi chez Jean-François Médard et Claude Raynaut à propos de la corruption d'une part, et des politiques publiques de santé de l'autre, et chez Michaël Cernea à propos des politiques de réinstallation des réfugiés et des personnes déplacées). En général, d'un propos disciplinaire on glissa irrésistiblement à un propos "disciplinaire/ sectoriel". Il en va ainsi de la politologie et de la politique de coopération avec Marie-Christine Kessler, de la géographie et des politiques d'industrialisation avec Doryane Kermel-Torrès et Philippe Schar, de l'agronomie et projets de développement agricole avec Marc Dufumier, des politiques de développement (au sens de l'économie du même nom, et au sens macro-économique), qui attirèrent irrésistiblement Philippe Hugon vers les "politiques d'ajustement structurel". Ce dernier exemple me paraît particulièrement illustratif de ce qu'on peut appeler un tropisme vers des démarches inductives, parce que les politiques d'ajustement structurel, issues de la "crise de la dette" des années 1980 sont des cas fort particuliers de politiques de développement ; en fait, il s'agit d' un ensemble de mesures destinées à ce que par la suite, des politiques de développement puissent devenir ce qu'elles sont censées être.

On peut remarquer que dès les années 1980, Nioche et Poinsard relevaient que "le domaine de prédilection de l'évaluation apparaît être celui des politiques sectorielles" (1984 : 9), ceci pour des raisons qui me paraissent évidentes : les évaluateurs des politiques globales seraient plutôt les électeurs, quand il y en a.

L'économétrie est nécessaire mais insuffisante

L’une des dimensions de cette évolution semble indéniablement résider, on l'a dit, dans le recul relatif des approches économétriques et comptables, ou plus exactement dans l’apparition dans ces domaines, aux côtés de l’économétrie, de diverses approches de sciences humaines pour lesquelles c’était jusqu’alors une terre relativement inconnue, le cas de la politologie mis à part répétons-le (mais cette dernière n'est pas une discipline essentiellement comptable). Ce livre, il convient d'y insister, ne se présente en aucune façon comme un manifeste anti-économétrique, d’autant plus qu’il présente par exemple la contribution de Philippe Hugon, un économiste maîtrisant [16] parfaitement l’évaluation financière, qui a pourtant porté une attention particulière aux approches « institutionnalistes » ; c’est-à-dire à des approches attentives à la manière dont des médiations institutionnelles et organisationnelles, "politiques » au sens large doivent être prises en compte pour appréhender des réalités comptables, au plan macro-économique en l’occurrence.

Il faut croire que cette manière de voir a pris de l’audience, puisque c’est un institutionnaliste notoire, Joseph Stiglitz, qui occupa ces dernières années les fonctions de chief economist à la Banque mondiale, avant il est vrai de les quitter récemment. Dans l’apparition des courants « institutionnalistes » en économie il me semble précisément qu’on peut voir une exigence de recherche des causes non mesurées de résultats comptables, c’est-à-dire de variables propres aux processus même de l’intervention publique, qui traversent bon nombre des études réunies ici, signées la plupart du temps par des non-économistes. Pour Eduardo Wiesner, ce qui distingue l'approche "néo-institutionnaliste" de l'évaluation, c'est " (1) la nécessité de reconnaître les mélanges variés de compétition, de coopération et de hiérarchie (…) dans des contextes nationaux spécifiques" ; (2) la conviction selon laquelle il faut trouver le bon niveau de stimulation (incentives) pour dépasser les limitations du modèle néo-classique" 5. Même si les subtilités d'écoles –entre institutionnalisme et "néo" institutionnalisme", entre "classicisme " et "néo" classicisme- peuvent à bon droit échapper à des esprits non spécialisés dans l'économie contemporaine, l'attention fortement portée aux facteurs organisationnels peut finalement paraître relever d'un certain type de sociologie, ou d'histoire sociale, qui ne dit pas tout à fait son nom.

C’est probablement sous cet angle qu’on peut voir tout d’abord l’ouverture vers les variables déterminantes des faits économétriques dont je parlais ; si tant est que l’évaluation financière et comptable, si nécessaire soit elle pour des États et des collectivités publiques qui fonctionnent comme tout être institutionnel dans une certaine rareté, [17] ne comporte pas par elle-même de principes d’explication de ce qu’elle mesure, et, le plus souvent, agrège dans ces mesures des quantités aussi incommensurables, par certains côtés, qu’autrefois les revenus bancaires en devises du président Mobutu et les revenus, aussi libellés en devises, de tel ou tel producteur de café de l'ex-Zaïre.

Dans un ouvrage utile et classique consacré à l’évaluation financière des projets d’investissement, Serge Michaïlof et Michel Bridier notent avec transparence que cette dernière est « à la fois comme la langue d’Esope (…) la meilleure et la pire des choses (…) un instrument utile pour la décision ou un simple camouflage » ; ou « la prose de Monsieur Jourdain », c’est-à-dire la systématisation d’une activité que « les hommes d’État et les hommes d’affaire du siècle dernier » pratiquaient « sans le savoir » (1995 : IX). Pour eux, la nécessité tient à celle d’un « langage commun, d'une analyse financière suffisamment codifiée pour être admise et reconnue par tous » (ibid. : X). Ils croient cependant devoir nuancer par la suite cette constatation, dont je crois qu’il est utopique de la contester globalement. Il s'agit alors pour eux de différencier les points d’application de leur démarche et la nature de ses usagers (ibid., chap. III). Ceci, par contre, nous entraîne directement vers les orientations majeures de ce livre, qui souhaite apporter à l'exigence de mesure économétrique des points d'applications différenciés.

L’un des « points aveugles » de l’approche économétrique et comptable des problèmes est excellemment résumé ci-dessous par Michaël Cernea. Bien qu’anthropologue on ne peut dire de Cernea qu’il n’ait pas été sensible à la dimension proprement économique et économétrique des problèmes de développement, puisque lui et son équipe ont produit la première analyse argumentée, à ma connaissance, des relations entre "taux de retour" économiques et organisation sociale de projets d'intervention" 6. À propos des politiques de réinstallation des populations déplacées, un domaine douloureux mais tout autant susceptible de quantification que d’autres, il note :

« l’analyse coûts /bénéfices [Cost-Benefits Analysis ou C.B.I.]est tout à fait insuffisante, parce qu’elle n’est qu’un instrument macro-économique qui détermine par agrégation si les bénéfices dépassent les coûts dans des proportions acceptables. (…) Tout d’abord les pertes et les drames subis par les personnes déplacées ne sont pas compensés par les bénéfices agrégés du développement, parce que la distribution de ces bénéfices ne s’opère pas nécessairement vers ceux qui subissent les [18] pertes ; en fait, les personnes déplacées sont rarement bénéficiaires des projets qui les ont expulsées. La méthode coûts/bénéfices ne pouvant prévoir raisonnablement l’allocation des bénéfices futurs d’un projet, tout le raisonnement comptable cache en fait une distribution aléatoire et moralement fallacieuse de ces bénéfices. Ensuite, les pertes et coûts réels du déplacement forcé ne sont pas convenablement évalués ; de ce fait, ils ne sont pas inclus dans les analyses coûts/bénéfices par projet. ».

Tout est-il mesurable ?
Le débat qualitatif/quantitatif


L'ouverture de l'activité « d'évaluation" à de nouveaux champs d'étude à première vue peu susceptibles de quantification (comme "la politique étrangère de la France" évoquée ci-dessous par Marie-Christine Kessler, en une réflexion sur "l'efficacité" et "l'efficience" de la politique de coopération) entraîne irrésistiblement ce débat 7. A la première question ("tout est-il mesurable" ?) on pourrait évidemment répondre oui ; ceci, non du fait que le monde perçu se serait soudainement réduit à une feuille de calcul, encore qu'on puisse avoir parfois cette impression ; mais parce que la mesure n'est pas consubstantielle au monde perçu (Bachelard, 1971) et qu'on peut donc mesurer n'importe quoi, sous les formes les plus sophistiquées. Sur un groupe de cinq carottes la nature n'a pas écrit "cinq" ; et personne n'a jamais vu le "1,8 enfant" en fonction duquel les Français se reproduisent en moyenne. La mesure économétrique doit être qualifiée ; elle est forcément renvoyée à des sphères d'analyses par définition non-académiques, à des arbitrages sur les différents budgets de l'État ; ceci n'implique pas pour autant qu'elle ne soit pas une mesure.

J'ai tendance à penser dans ma propre contribution ci-dessous que le soi disant dilemme entre "qualitatif" et "qualitatif" est une sorte de pont aux ânes des sciences humaines. Ceci pourrait entrainer dans un débat très vaste, qu'on ne peut qu'évoquer dans cette introduction. À propos de l'évaluation comme à propos d'autres sujets, la raison essentielle en est que la dimension quantitative des choses humaines se cache toujours (mais pas très bien) dans le qualitatif. Ainsi, des représentations françaises à l'étranger coûtent de l'argent public : voilà du quantitatif, simplement parce que l'argent est indéfinissable sans la [19] mesure. Mais ce sont des représentations françaises ; voilà du qualitatif, parce que pour mesurer il faut savoir ce qu'on mesure au juste. Seulement, parler des représentations françaises, c'est parler d'un certain nombre de représentations françaises ; voilà du quantitatif à nouveau.

Il paraît donc tout à fait inutile de confronter ce qui serait le caractère ineffable des choses humaines à ce qui serait le caractère inhumain de la mesure, une figure de style fort répandue, et qu'on dirait faite tout exprès pour que des gens qui aiment les chiffres s'opposent à des gens qui ne s'en soucient guère. Sans dimension qualitative, la mesure perd toute pertinence ; sans mesure, l'analyse qualitative peut sembler perdre de son efficacité en matière d'évaluation, notamment parce que cette dernière est assujettie à l'institution de l'État, qui en dernière analyse se résout dans des décisions - ou des "pilotages" - budgétaires. Mais lorsqu'on en vient de ce fait aux problèmes des causalités , le problème est évidemment épineux. L'un des points communs des études réunies ici me paraît être de rappeler l'importance majeure de savoir au juste ce qu'on mesure, dans une évaluation. Dans ce cadre, l'activité d'évaluation entendue ici non comme une activité spécialisée mais comme une analyse sincère et argumentée, perd de sa généralité ; mais il est bien possible qu'elle y gagne en crédibilité 8.

L'irruption spontanée de nouvelles approches

Il peut sembler en effet que l'investissement de ce domaine par les sciences humaines a pour premier résultat de fournir une réalité plus consistante à un phénomène, l'intervention publique, que certains angles de vue tendraient à traiter de manière un peu nominaliste comme un donné immédiat, non comme un construit social. On le voit par exemple ci-dessous avec la contribution de Nassirou Bako-Arifari et Pierre-Yves Le Meur, qui considèrent des projets de développement comme des ensembles d'interactions, une constatation qui pourrait paraître triviale mais qui implique en fait des conséquences décisives [20] au moins pour des analyses de projets ; puisque, bien évidemment, les destinataires de projets d'intervention sont aussi des sujets sociaux où se différencient des acteurs, situés dans des relations spécifiques entre eux comme avec les gestionnaires de ces projets. Dans le même ordre d'idées Doryane Kermel-Torrès et Philippe Schar nous rappellent que "comme d'autres les initiateurs des interventions publiques se représentent l'espace". La spécificité de ces représentations spatiales représente bel et bien une dimension majeure de politiques visant à corriger des disparités régionales ; elle constitue donc une dimension majeure de leur "évaluation".

À propos du cas éminemment "sectoriel" que constituent les politiques de lutte contre le SIDA en Afrique, la contribution de Claude Raynaut montre à quel point l'usage d'une sociologie politique et historique permet, sinon une évaluation close, mais au moins un meilleur positionnement d'un problème à propos duquel ont été écrites des myriades de pages. "Il est clair" écrit-il, "qu'on ne saurait s'en tenir à des paramètres strictement techniques ou économiques" ; car non seulement "une évaluation économique du coût de l'épidémie et de la lutte à mener est extrêmement difficile en l'état actuel des comptes publics" (ce qui renvoie à la manière dont ces derniers sont constitués) mais encore "parce qu'il est impossible de dissocier les politiques de lutte contre le sida de l'ensemble des autres politiques publiques" et notamment des politiques de santé en général. On notera de même les questions méthodologiques majeures soulevées par Jean-François Médard sur la question de la corruption ; je crois là aussi qu'il s'agit plutôt du regard du politologue et du sociologue du politique érigeant ce sujet difficile en objet d'étude à part entière 9.

Les problèmes rencontrés dans l'activité d'évaluation telle que définie ci-dessus sont de même nature que ceux rencontrés par les sciences humaines, et peut-être bien par "la" science en général ; ainsi celui du découpage de l'objet, celui de l'expérimentation, celui de la causalité, particulièrement épineux pour le domaine qui nous préoccupe ; il est d'ailleurs considéré par Nioche et Poinsard, citant Bernard Cazes, comme un problème central : "apprécier les effets d'une politique c'est procéder à des observations, et interpréter ces mesures afin de déterminer quelle variation d'une situation est due [21] spécifiquement à cette politique et à elle seule" 10. On retrouve ces interrogations dans l'ensemble des contributions. Je les ai évoquées dans la présentation d'un autre livre collectif consacré à l'analyse des politiques de développement, et je reviens ci-dessous au problème de la causalité. En espérant ne pas trop céder à l'auto-citation je me permets de renvoyer le lecteur à ces quelques remarques (Baré, 1997a).

Je voudrais enfin remercier, bien naturellement, les contributeurs de ce livre, qui acceptèrent de bonne grâce d' y consacrer une partie d'un emploi du temps souvent fort occupé. Pour sa patience je dois une reconnaissance spéciale à Marc Dufumier, contributeur fidèle d'un premier projet de ce livre. Cet agronome de grande réputation accorde une grande attention aux formes institutionnelles du développement rural : cette démarche trouve toute sa place ici. Je remercie également Marie-Bernadette Darignac pour le travail d’élaboration du manuscrit.
  1   2   3   4   5   6   7   8   9   ...   35

similaire:

L\Notre mission et notre philosophie operationelle
«Taux de rendement sur investissement» élevé. Cependant, nous sommes convaincus que là où le profit n’est pas un objectif explicite,...

L\Bibliographie sélective Table des matières introduction generale...
«Santé publique» et est destiné aux étudiants en deuxième année de graduat en Sciences Infirmières pour toute les orientations

L\Section I pour tous les utilisateurs

L\Dossier de demande d’aide dans le cadre du dispositif «500 projets...
«Dans un environnement de plus en plus concurrentiel, le renforcement de la compétitivité des entreprises, leur développement et...

L\1. Structure de la présentation
...

L\Dans le cadre de notre projet, plusieurs technologies et systèmes...
«The changing face of it» Jason Hiner a écrit l'article «The changing face of it: Five trends to watch Notre équipe, qui se compose...

L\Systematix – Une firme orientée-client
Tout au long de notre existence nous avons su nous renouveler de façon pro active. Nous avons adapté un modèle de gestion performant,...

L\Atelier qui fait partie de la formation des stagiaires qui partent avec nous et qsf
«d’aide» dont on entend parler pour savoir où se situer et mieux se forger une opinion, pour mieux comprendre l’actualité internationale...

L\Et les traductions regroupées dans notre rubrique

L\Présidente de la Région Ile-de-France
«Innover pour Réussir» et pour la grande qualité des interventions de la journée. Paris-Ile-de-France-Capitale-Economique apporte...








Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
e.21-bal.com